Objectif terre: vivre l’Anthropocène

by nicolasnova

31 mars 2017, Pénitencier de Sion (Valais, Suisse). Un crâne de cerf du Valais central pris dans un enchevêtrement de filets et de piquets. C’est l’une des images qui m’a le plus frappé dans l’exposition “Objectif terre: vivre l’Anthropocène” visitée à Sion au Musée de la Nature. Située dans la salle “Des territoires surexploités”, cette pièce illustrait les manières dont le découpage du territoire est une atteinte directe à la biodiversité. Le cerf en question en a fait les frais, puisqu’il a visiblement a “terminé son existence avec des piquets et un filet emmêlés dans ses bois.” nous dit le site de l’exposition.

Si celle-ci est organisée au Musée de la Nature, elle ne sa cantonne pas à la dimension géologique du phénomène, ce qui serait absurde puisque son propos est justement de montrer que :

“les problèmes environnementaux contemporains qui en découlent dépassent largement la seule thématique du climat. Pour sortir de l’impasse, l’enjeu n’est pas simplement scientifique et technologique. Il est d’abord culturel et anthropologique.”

C’est d’ailleurs ce que l’organisation de l’exposition se propose de faire avec une manière d’interroger l’Anthropocène en étages qui nous font passer des constats de limites à la question des origines :

Comme il s’agit d’un ancien pénitencier alpin, l’espace est découpé en petites cellules qui chacunes abordent une sous-thématique (“Le déclin vertigineux de la biodiversité”, “La Grande Accélération”, etc.) avec une mise en regard de données scientifiques factuelles, et des moyens d’en présenter les indicateurs au quotidien. Dans la salle “Les changements climatiques”, on trouve par exemple une description des statistiques du réchauffement, avec trois planches de la série “Agonie d’un glacier” de la photographe Laurence Piaget-Dubuis, montrant les moyens actuels pour maintenir la présence du glacier du Rhône :

De même, la geôle “La dispersion des métaux lourds” montre tout autant des éléments géologiques sous la forme de poudre que des masques de protection contre la pollution atmosphérique donnés aux enfants chinois que des disques d’enregistrement de cette même pollution dans les Alpes Suisses. C’est toute une matérialité de l’Anthropocène qui est présentée, et qui dépasse le seul caractère géologique du phénomène. Le “Musée de la Nature” ne peut se cantonner à cette dimension mais devient musée d’ethnographie contemporaine.

Là encore, sur le thème des origines, et c’est l’un des points marquants de l’exposition, l’idée n’est pas d’aborder exclusivement la dimension temporelle (où situer les débuts de l’Anthropocène), mais bel et bien de revenir sur des considérations anthropologique et économiques. Pour ces dernières, sont décrites les notions de privatisation des ressources naturelles, ou le productivisme soutenu tant par les courants politiques de droite comme de gauche. Mais là où les choses deviennent plus intéressantes – malgré leur caractère finalement connues pour ceux qui s’intéresse à l’Anthropocène dans le champ des sciences sociales – c’est le propos des trois cellules “Séparer nature et culture”, Modernité: perte du lien avec la nature”, et “Conquérir le monde”.

Dans la première, j’ai pu écouter une enseignante lire à des enfants de 7 ans plusieurs citation de Descartes et de Bacon qui soulignent le “Grand Partage” entre Nature et Culture, entre les humaines dotés de raison et le reste. Ce qui m’a amené à me demander pourquoi le terme Nature n’était pas entre guillemet dans tout le reste de l’exposition…

La seconde, dite “salle modernité”, on découvre divers objets de la Modernité (automates, mécanismes horlogers, tableau avec perspective, …) qui montrent la façon dont les Occidentaux se distancient du monde “naturel” et l’assimilent à une machine maîtrisable par les sciences et les techniques. Comme le souligne le cartel:

“le monde naturel n’est plus perçu comme une totalité vivante et intelligente mais comme un ensemble d’objets pouvant être observés et analysés à distance. Dans un contexte marqué par l’affirmation des sciences, on considère qu’il n’existe aucune distinction entre les processus vitaux des êtres vivants et les phénomènes physiques observés dans les machines. La façon dont l’animal vit, agit, et se comporte est rendue intelligible grâce aux lois scientifiques et peut être maîtrisée grâce aux techniques. Les mathématiques deviennent l’outil d’interprétation du monde. Ce cadre de pensée s’est étendu à tous les domaines de la connaissance et a ouvert la voie à de formidables développement sociaux et scientifiques. Pourtant, les multiples manifestations de l’Anthropocène sont une démonstration forte que nous avons atteint les limites de ce regard sur le monde.”

… avec une affirmation timide mais explicite que ces objets, en particulier les objets techniques exposés, font partie du problème.

Dans la troisième (“Conquérir le monde”), et c’est intéressant pour le projet Desalpes, plusieurs objets dont certains liés à l’univers des Alpes et de la montagne (cf. les lithographies ci-dessus), témoignent de l’esprit de conquête qui découle de cette Modernité:

“L’époque moderne se caractérise par un regard nouveau des Occidentaux sur le monde. Selon eux, la nature est régie par des mouvements mécaniques maîtrisables par la science et la technique. Cette mathématisation du monde encourage à percer les secrets de l’inconnu. Par exemple, la mer n’est plus appréhendée comme un obstacle infranchissable (…) Le rapport des sociétés occidentales avec le monde naturel et avec autrui est caractérisé par la manipulation, la domination et la propriété. Au XIXème siècle, les alpinistes mènent les premières expéditions réussies sur les plus hauts sommets des Alpes, tel que le Cervin. La tentation de repousser les limites se manifeste au XXème siècle par les prémices de la conquête spatiale

L’analyse des origines de l’Anthropocène ne se limite pas à la simple critique de la société productiviste, mais inclut donc ici cette prise en compte de nos modes de pensée et de connaissance. Ce n’est pas une surprise en soi, puisque tout cela est largement débattu en sciences humaines et sociales, mais je n’étais pas certain de le retrouver dans une telle institution.

Au-delà de ces considérations, la perspective qui m’a peut être manquée est celle de la dimension esthétique de l’Anthropocène, telle que décrite, entre autre, par l’historien français Jean-Baptiste Fressoz dans son texte L’Anthropocène et l’esthétique du sublime figurant au catalogue de l’exposition “Sublime. Les tremblements du monde” au Centre Pompidou-Metz l’an passé. Mais cela n’enlève rien au caractère très complet et pédagogique de cette exposition qui a été primée par l’académie suisse des sciences naturelles. Un catalogue en ligne est en cours de préparation.

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